• Le type de l’hôtel lui demanda son nom. Le client hésita face à lui, comme si dans la pâleur du vestibule une simple question le paralysait. Répondre Pete Blue Morrison sembla lui coûter gros. Mon père ne comprend pas bien le français. Fit dans un sourire rouge la fille qui l’accompagnait. Elle portait un chignon et ressemblait diablement à Amy Winehouse au meilleur de sa forme. C’est-à dire jeune avec la peau tendre. En fait c’était son idole et elle rêvait de devenir chanteuse sur le même créneau, punk et vaguement jazzy; sensuel. Elle possédait de beaux yeux et une jolie bouche rouge et large tout à fait indiqués pour ce genre de rêve. Seulement si on savait lire dans les yeux on y retrouvait en quelques secondes toutes les humiliations que la vie fait subir aux recalés de la gloire. On y observait un feu qui déjà n’était plus sacré mais plutôt méchant et revanchard. Comme si elle avait joué au jeu de la chance avec des cartes truquées. Puis une fois le jeu plié un salopard lui balance en pleine figure l’immonde réalité. Parce que dans ce business il y a toujours quelqu’un pour venir dépecer les cadavres d’autant s’ils sont jeunes et motivés, avec des hanches nerveuses et l’entrejambes humide, la bouche ouverte à la seule idée de se voir accorder une seconde passe. Quelques légendes urbaines bricolées sur mesure suffisent à embrouiller les victimes qui ne demandent qu’à y croire. Ces légendes racontent qu’une fois sur un million une pauvre cloche est choisie par le destin, récupérée dans le caniveau, nettoyée et remise sur pieds, puis balancée sur des planches où le public qui adore ces histoires vient applaudir les morts-vivants. ..

     

     

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  • Il faisait plus chaud que les jours précédents. Avec le vent enfin tombé et le ciel adoptant des couleurs franches et claires de printemps. Alex contourna l’emplacement calciné du bus marqué par des piquets blancs. Préférant détourner son regard, il coupait le parking en diagonale. Pressant le pas vers un terminus du tram qu’il apercevait au loin. Il avait les traits creusés par quatre jours de garde à vue. A ses bras pendaient un long sac de voyage et l’étui de la Fender. C’était un des flics chargés de l’enquête qui le matin même était allé la récupérer. Lui aussi était fan de Freddy Hurricane, et il lui quémanda gentiment un autographe en retour. Alex se demanda pourquoi la vie se montrait si ironique à son égard.

     

     

    Les juges avaient pas mal hésité. Mais ils s’étaient avérés incapables de préciser quelque chose de sérieux le concernant. Alex leur avait inlassablement débité le même texte. Il était tombé du bus et tout était parti de là. Le reste découlait d'un engrenage contre lequel il n'avait rien pu faire. Il n'était pas de taille. Alors ils avaient fini par le relâcher. On exigeait simplement de lui qu’il se tienne à disposition de la justice en lui interdisant de rencontrer les autres survivants. Pour Karine l’affaire était plus compliquée. A condition aussi qu’elle retrouve un jour ses esprits. Ce qui était loin d’être évident. De son côté Léonardo se débattait avec sa hiérarchie. Il avait tenu parole pour Alex, le dédouanant autant qu’il avait pu. Lui offrant ainsi sa liberté. Chacun semblait payer ses fautes à leurs justes valeurs.

     

    Le tôlier de l’hôtel n’avait pas fait d’histoires quand il lui avait demandé la permission de se rendre à l’étage. Après avoir expliqué qu’il lui fallait récupérer ses effets personnels. Mais de toute façon il n’avait pas encore touché aux chambres selon les instructions des enquêteurs. Puis la seule vue d’Alex le faisait trembler de tous ses membres. Comme s’il voyait un revenant. Il ne tint d’ailleurs pas à l’accompagner. Une planche colmatait toujours la porte d’entrée, et au sol on devinait des tâches sombres. Avec les traces de balles marquant la cage d’escalier, il y avait pour lui de quoi connaître quelques beaux cauchemars dans son sommeil.

     

    -             Au fait.. si ça vous dérange pas ;. Je voudrais prendre une petite douche..

     

    Il lui avait fait en bas de l’escalier…

     

    Le type s’était contenté de lever les bras en remuant la tête. Il était sans voix.

     

    Officiellement les billets avaient disparus dans l’incendie. Personne ne pouvant se souvenir de les avoir vu réapparaître après l’assaut des flics. Et comme rien ne ressemble plus à de la cendre qu’une autre poignée de cendres…

     

    Alex monta dans le tram en direction de la gare, où il prit un aller simple pour le premier train se dirigeant à plus de cinq cents kilomètres. Il ne connaissait pas son lieu de destination. Sachant juste qu’il s’agissait d’une petite ville avant la frontière. C’était sans importance. Il se sentait prêt à vivre n’importe où à condition de s’éloigner ce cet endroit. Espérant y trouver des rues calmes le jour et des bars ouverts tard la nuit. Des comptoirs avec des types comme lui toujours prêts à sortir leur instrument sur des scènes de dix mètres carrées. Attendant juste qu’on leur offre quelques verres et que les filles se montrent souriantes à la fin des chansons. Celles là il pourrait toujours les épater en leur racontant la légende de sa Stratocaster.

     

    Son wagon était quasiment désert et il poussa un ouf de soulagement. Se disant qu’à ce stade un peu de solitude lui irait très bien. Le convoi s’ébranla et il restait un long moment prostré, à voir défiler le paysage. Ils traversaient une belle campagne verte aux prés remplis de grosses vaches qui broutaient paisiblement. L’herbe des prés lui sembla fraîche et grasse, savoureuse. Puis l’idée lui vint de sortir sa guitare, se disant que le son sec et râpeux d’une Fender débranchée ne pourrait faire de mal à personne.

     

    Cette guitare était une légende, et il l’observa en se souvenant de la première fois qu’elle avait atterri dans ses mains. Elle avait appartenu jusque là à différents musiciens qui se l’étaient payée en période de veine, et l’avaient invariablement revendu un soir de galère. Tous l’avaient acheté et revendu trop cher. C’était une Sratocaster fauve de qualité standard, mais la légende qui l’accompagnait valait bien tous les sacrifices. Elle avait appartenu à Jimi Hendrix en personne. Ils avaient Posé Leurs doigts où IL les avait posé.. La légende disait encore qu’elle aurait du être immolée à la fin d’un concert si le grand Jimi n’avait du abréger ce soir là pour cause de malaise. Alex avait parfois douté de la légende, mais jamais de sa vieille Fender de soixante cinq. Lui n’avait jamais pensé à la revendre, même plongé dans la pire des dèches. Mais comme aussi cette légende plaisait aux filles et fixait le prix de la guitare, il faisait comme tous les autres qui l’avaient possédé avant lui. Il s’y accrochait comme une teigne.

     

    -             La Légende de Jimi Hendrix.. Il rumina en souriant..

     

    -             Ca pourrait faire une bonne chanson..

     

    Il mâchonnait ses lèvres et cherchait un morceau à jouer. Quand lui vint naturellement Hey Joe.. Il le jouait en Mi et adorait cette suite d’accords simples et carrés;.

     

    Puis son visage s’assombrit. Il se mit à siffloter une autre mélodie. Sentant que ses lèvres ne demandaient qu’à s’ouvrir pour fredonner les paroles.

     

    -             Ici personne ne  m’dit plus.. Fais ceci ou cela.. ..  C’est toujours l’été…

     

    -                       Et d’là haut..   J’vois l’monde comme il est….

     

                      .. Bande d'Enculés...

     

    -                                        Alors du Levant au Couchant….. 

     

    -             j’descend le Blues du Paradis….

     

     

    -    … Pour toi Lola ;…..     pour toi Nico…..

     

    Il se tut en admirant la croupe des grosses vaches qui broutaient dans le décor d’un vert désespérant.

     

     

                                       

     

     

     

     


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  •  

     

    Alex revit les corps dans le hall. Matt aussi s’était éclipsé et il y régnait une ambiance de salle mortuaire. Il manqua de glisser sur une flaque de sang puis de trébucher sur Bœuf.  Enfin son regard alla de Nico à Lola étendus sur le dos. Dans des poses plutôt dignes heureusement. Il remarqua une paix sur le visage de Nico qu’il ne lui avait jamais connu. Son cœur se serra mais le ton sans appel de Jeff le ramenait vite à la réalité.

     

    Surtout quand il se mit à tirer au gros calibre sur la porte principale où il crut deviner des ombres. Laissant des trous dans les vitres qui ne tombaient pas. Elles ressemblaient après ça à des vitraux et l’odeur de poudre brûlée valait bien celle de l’encens pour faire des adieux.

     

    -         Y a un temps pour tout…


    En concluait d’ailleurs Alex, délaissant les cadavres et traînant Karine avec lui.

    -          

    Il poursuivirent et leurs chaussures laissaient des empreintes rouges au sol. Ce qui l’amena à penser que les morts au moins reposaient tranquillement. Sans pour autant envier leur sort. Ils ne rencontraient plus âme qui vive en grimpant les étages raides jusqu’au troisième. Celui qui avait été affecté à un groupe de Rock and Roll qui n’existait plus. Il aurait été difficile de parier sur ce qu’étaient devenus les autres occupants de l’hôtel. Mais en bas des coups de bélier retentissaient contre la porte métallique de la chaufferie.

     

    Parvenus au dernier étage Jeff hésita un court instant avant de se décider.  Il força la première chambre devant lui qui était justement celle de Lola, et fit signe à Karine d’avancer.

     

    -         Tiens.. tu vas t’asseoir là… Il lui fit sans rudesse.

     

    Il avança une chaise et ouvrit les rideaux. Ainsi Karine devenait parfaitement visible de l’extérieur. Elle se laissait faire comme un mannequin de vitrine. La fenêtre à guillotine se trouvait plein sud, éclairée du soleil déclinant jaune et chaleureux. Vu d’en bas, sa présence contre la vitre devait être saisissante.

     

    -         Toi tu restes au fond du couloir.. Il faut qu’on te voit depuis les escaliers.. t’as qu’à prendre une chaise si tu veux.. Il fit pour Alex.

     

    -         Je voudrais juste les cigarettes qui sont là bas.. Il lui rétorqua.

     

    Jeff les repéra dans la chambre. C’étaient celles de Lola. Il s’accroupit pour les récupérer, ne tenant pas à servir de cible à un tireur embusqué. Puis il conserva quelques secondes le paquet en main et s’en prit une avant de lui tendre.

     

    -         Ca va pas être simple de se casser d’ici… Lâcha Jeff en tirant sur la cigarette..


    -           Je suis désolé pour toi vieux.. mais va falloir que tu me serves de monnaie d’échange..

    -         Avec elle… Il ajouta grimaçant.

     

    Alex remarqua qu’il s’abstenait de toute ironie. Il lui apparut soudainement plus humain, comme apaisé devant l’imminence de son sort. Même son visage ensanglanté et bleui ne lui sembla pas si sordide. Il évaluait personnellement à une sur mille les chances pour Jeff de s’en sortir. Dans la mesure où il avait annoncé ses conditions. Mort ou libre.

     

    Il sentait du plomb liquide couler dans son estomac. Puis ce poids l’obligea à réfléchir et à lire en lui. Découvrant qu’il se refusait à mourir. Seulement cette évidence qui donne soudain plus de valeur à sa propre vie, tombe rarement quand il faut. En l’occurrence là, il lui fallait d’abord s’assurer qu’une balle ne vienne pas tout abréger avant de se remettre à croire au destin. Il eut l’impression de manquer d’air et tourna son regard vers la vitre donnant sur le parking. Il ne cherchait pas à résister à ce poids qui l’encombrait. Choisissant de l’interpréter sans ressentir la vilaine peur qui réduit en cendres les âmes simples et réglos. Sans rien demander il fit basculer la fenêtre. Respirant l’air frais et ne fixant rien de précis. Son regard n’y rencontrait que du vide. Rien n’y bougeait et les flics avaient certainement bouclé le quartier. Dans cette forme d’introspection il manqua de rater la silhouette qui s’agitait désespérément à son intention. L’homme venait d’apparaître à la lucarne de l’immeuble qui faisait un angle à une vingtaine de mètres plus loin. Il fixa cet homme qui portait une casquette noire et tenait un fusil à lunettes en main. Il lui fallut peu de temps pour reconnaître Léonardo, malgré la casquette. Il grimaçait et pointait violemment son doigt vers la droite, ramenait sa main vers lui épaulant alors le fusil à lunettes.. L'exhortant à se mouiller et faire sa part de boulot…

     

    -     Et à un moment ou un autre il faudra me le positionner en pleine lumière.. Il en ira de Ta Survie..

     

    Alex se souvint parfaitement de ces paroles qui remontaient des abysses. Il se tourna vers Jeff qui reniflait péniblement un genou au sol, tourné vers la cage d’escalier. Il n’aurait pas donné cher de la peau de n’importe qui se pointant de ce côté sans prévenir. Il en était à se demander comment s’y prendre pour le manœuvrer sans éveiller de soupçons, quand le portable sonna dans sa poche. Jeff s’en saisit aussitôt.

     

    -         Ouaih.. c’est toi Jojo… ah je suis content de te parler.. alors dis moi ;. Où est-ce qu’on en est ?..  Quoi ?.. quoi.. quoi ;.. c’est pas vrai ?.. Répète le encore ;. je savais qu’un jour ça tomberait.. Je le savais ;. la chance elle sait ce qu’elle fait.. Elle au moins c’est pas une pute ;. Ah mon Jojo.. tu peux pas savoir la joie que tu m’donnes.. Comment il s’appelle déjà ce bourrin ;. Dernière chance.. Ouaih.. il pouvait pas s’appeler autrement, c’est sûr… .. … Attends.. attends une minute.. y faut que j’te laisse..  ;.j’te rappelle tout à l’heure.. salut Jojo.. N’oublie pas ;. à t’a l’heure ;. Sans faute.. J’t’embrasse…

     

    Il venait d’entendre des bruits dans la cage d’escalier. Il s’en approcha d’abord à pas lents, puis bondit d’un coup, mitraillant les étages de haut en bas. Avant de repartir en arrière comme un fauve. Alex était pétrifié. Il comprit que les flics ne donneraient pas l’assaut. Toute l’astuce de Jeff était de les repousser au bas de l’immeuble pour les convaincre de négocier. Il recula jusqu’au mur, prenant soin de ne pas se retrouver dans l’angle de tir de la fenêtre et l’appela.

     

    -         Y faudrait que tu viennes voir ;. Ce qui se passe en bas ;..  Il lui fit d’une voix blanche.

     

    Jeff s’avança légèrement courbé, Alex l’observa une dernière fois et un doute furtif le traversa.

     

    -         Là en bas ;. C’est bizarre .. Il lui dit en tendant un doigt.

     

    Il crut percevoir une hésitation chez Jeff qui venait de remarquer la vitre ouverte. Alors il agita faiblement son doigt pour l’inciter à avancer, il manquait moins de trente centimètres. Cela lui sembla un gouffre. Jeff allongea encore le cou, pointant son visage maculé qu’un rayon de soleil illumina. Deux coups de feu claquèrent presque simultanément. Alex vit la tête de Jeff secouée par l’impact des balles, crachant du sang et des bouts de cervelle. Il n’avait pas poussé le plus petit cri, la moindre plainte. Certainement que le temps lui avait manqué et il s’effondra lourdement. Alex voulut apercevoir Léonardo mais il avait déjà disparu. Il respira une grande bouffée d’air frais, et son sang ne fit qu’un tour. Se précipitant vers le sac des billets posé au sol à quelques mètres. Il le ramassa et fonça vers les toilettes derrière lui, repoussant la porte dans son dos. Il se souvenait très bien du geste que le chauffeur avait accompli devant ses yeux. Un petit coup sec du poing sur la planche de droite déjà dévissée.. et la planque s’ouvrait comme par magie. Il enfonça un bras dans la gaine d’aération et constata la présence d’une grille. C’était impeccable, le fric ne serait jamais mieux à l’abri que dans cette cache qui avait déjà fait ses preuves. En ressortant il perçut des bruits de pas précipités qui montaient depuis le bas. Il s’adossa contre le mur et posa ses mains sur son visage. Il voulait seulement faire le vide. Le ciel rougeoyait au delà des immeubles.

     

     

     


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  •  

    Alex fixa la porte de la chaufferie et mesura la distance qui les en séparait. Il ne voyait plus Jeff qui devait chercher son salut dans la fuite. Il se dit que c’est exactement ce qu’il ferait à sa place, profitant de la confusion. A moins qu'il se préparait à mourir. D’autant que Jeff il en était certain, ne se rendrait pas. Le mieux était de rejoindre cette porte et d’attendre. C’était même le seul moyen d’éviter les balles qui n’allaient pas tarder à siffler. Il tira Karine sèchement par les épaules, et tous deux se mirent à courir. Ils s’y engouffrèrent dans un seul élan avec leurs visages noirs et luisants. Il la referma comme un fou derrière lui et la furie cessait en une seconde. Il s’avança, ne distinguant pas grand chose dans l’ombre. Pourtant la demi obscurité le rassurait, et il ne chercha pas l’interrupteur. Le calme de la pièce lui semblait encore plus réconfortant de cette manière. Il poussa Karine vers le mur et prit de longues respirations. Elle gémissait faiblement. Mais il se sentait incapable d’en faire plus, comme la prendre dans ses bras par exemple. Tout avait été différent dans le feu de l’action, à présent elle lui pesait. Leurs chemins devaient se séparer et il était pressé d’en finir.

     

    -      Ca devrait aller.. Il lui fit en prenant place près d’elle.

     

    Continuant à marmonner.

     

    -      Y a plus qu’à attendre la fin de tout ça.. 

     

    Après quoi il se tut.

     

    Une voix rauque et sifflante prit la relève, du fond de la pièce à l’abri de la chaudière.

     

    -      Ils m’auront pas ces fumiers.. tu peux me croire le guitariste.. c’est écrit nulle part que le grand Jeff finira ses jours dans une putain de taule.. Les juges et les flics je les emmerde ;. C’est de leur faute tout ce bordel ;. Ils m’ont viré de l’armée et c’était toute ma vie.. Ca serait jamais arrivé sinon ;. Depuis ce jour pour moi il y a plus de règles.. Et maintenant Je dégueule sur les autorités..

     

    -    Que ça soit dit pour toujours.. Il ajouta après un silence ;.

     

    Alex manqua de défaillir.

     

    -     Elle finira quand cette guerre ?.. Il demanda aux fantômes de la chaufferie.

     

    Il ressentait une lassitude extrême. De la nausée sur laquelle il n’eut pas le loisir de s'attarder. Jeff s’était relevé et approchait. Il devina dans la pénombre l’état de son visage, tailladé et couvert de sang brun qui séchait. Visiblement il n’avait pu éviter quelques écueils. L’estomac d’Alex se tordit à son contact et Karine se moquait de tout dans son silence. On entendit une nouvelle explosion à l’extérieur. Sans doute celle d’un réservoir. Jeff humait l’air, faisant preuve d’un grand calme.

     

    -      Bon.. C’est pas tout.. Va falloir trouver la bonne solution.. Il fit avec ce calme impressionnant. Quand quelques minutes plus tôt il lui était impossible d’aligner deux mots sans hurler.

     

    -      C’est la force des cyclothymiques.. pensa Alex, et aussitôt l’idée lui parut si marrante qu’il fut pris d’un rire nerveux, un rire sourd qui lui secouait les côtes.

     

    Jeff grogna de plaisir en l’écoutant. Cette manière de voir les évènements le remettait de bonne humeur.

     

    -       Toi tu vas rester ici ;. Il lui fit d’une voix amicale.

    -          

    Puis il condamna la serrure de la porte métallique avec le verrou intérieur. C’était celle qu’il avait lui même forcé et il dut pour cela repousser le pêne à la main. Il n’oublia cependant pas d’en retirer la clé. Ce qui rendait toute fuite impossible.

     

    -       J’ai besoin de savoir ce qui se passe là haut… Tu bouge pas.. Il lui ordonna.

     

    Il entrouvrit la porte du couloir et disparut. Portant une arme dans chaque main. Alex pensa qu’il allait croiser le corps de Lola et l’image lui inspira divers sentiments. C'était une vision triste et lamentable, étrangement Romantique ;. Le rire néanmoins le secouait toujours par intermittence surtout que Jeff avait abandonné sur place le sac des billets et il venait d’y plonger la main.

     

    -      Voilà ce qui les a rendu fou.. du papier avec des chiffres dessus, rien de plus… Il fit à haute voix.

     

    Il soupesa le sac et une blague mortelle lui traversa l’esprit. Celle de le prendre sur son dos et de s’en aller dépenser le magot sur des îles de rêve. Jeff revenait déjà et il n’eut que le temps de reposer le sac à terre. Il actionna l’interrupteur et sans un mot entreprit de barricader l’accès avec une barre de fer ramassée près de la chaudière.

     

    -       On va monter.. Vous allez repasser devant.. Il leur fit. Puis ajouta.

     

    -       Ca va bientôt être l’heure des négociations ;. C’est là qu’on va commencer à rigoler.. J’aime autant vous prévenir ;.

     

    -       Putain.. Grommela Alex..

     

    -       On va servir de chair à canon.. c’est vraiment la fin…

     

    Il entrevit une scène macabre. Il se voyait allongé et sans vie avec des types qui l’auscultaient dans tous les sens, ne respectant rien. Seulement il manquait sa vieille Fender dans la scène, et il pensa que cela ne pouvait être son destin.

     

     

     

     


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  •  

    Il n’y avait plus personne sur le parking. C'est ce qu'ils voyaient en débouchant de la petite porte à l’arrière. Tous s’étaient envolés et aussi loin que possible. Sans se préoccuper des cadavres et des vivants emmêlés toujours dans le nid à rats. Des courants d’air faisaient tournoyer une fine poussière au dessus des voitures, sous le ciel ambré. Alex ressentit la bise fraîche glissant sur sa peau. Il essaya de voir au loin mais sa vision lui parut trouble. Ne pouvant que se laisser pousser par les instructions hargneuses de Jeff. Ca lui faisait un drôle d'effet d'ailleurs ce rôle de bouclier. Près de lui Karine avançait avec une démarche de somnambule. Jeff jura en découvrant qu’il n’avait pas les clefs du Nissan. Celles qu’il avait piquées au noir enfermé dans le placard à balais. Heureusement à une vingtaine de mètres se dressait toujours le bus avec ses portes ouvertes et qui baillaient au vent.

     

    -      On y va.. Et magnez vous le cul… Il ragea.

     

    On commençait à entendre une sirène au loin, de l’autre côté des remparts d’immeubles. Alex soutenait Karine titubante. Puis la souleva par les aisselles pour l’aider à monter les marches de la rampe d’accès.

     

    Jeff sans attendre se calait au volant après s’être délesté de son artillerie. La clé de contact pendait sur la droite. Mais le démarreur tourna de nombreuses secondes avant que le moteur se décide à partir.

     

    -      Putain de merde… Il gueula en cognant inutilement le volant.

     

    Alex venait de faire asseoir Karine et empoignait la barre de soutien. Préférant rester debout. Quand il vit surgir les deux véhicules de flics toutes sirènes hurlantes. Jeff enclencha une vitesse et envoya un coup d’accélérateur. Le bus se souleva de terre et bondit d’un jet. Il donna un grand coup de volant mais ne put rien faire. L’engin emboutit une petite voiture stationnée devant , la défonçant presque entièrement. C’était la Nissan de l’ouvrier enfermé dans le placard.

     

    -     Saloperie.. J’ai déjà quand même roulé des camions à l’armée.. faut pas déconner.. Il braillait en fouraillant la marche arrière.

    -          

    Son visage n’était plus qu’une plaie dégoulinante. Un mélange de sueur et de sang lui faisait un masque affreux à voir. Alex avait le plus grand mal à garder l’équilibre.

     

    -      Mince… Il a jamais touché un bus ce con… Il pensa.

     

    Il devenait évident que la ballade ne dépasserait pas les limites du parking. Il vacilla quand le bus rebondit en arrière, massacrant un camping-car. Le repoussant de plusieurs mètres jusqu’à ce qu’une masse de ferraille compactée le stoppe dans sa course. Néanmoins la partie d’autos tamponneuses avait ouvert une brèche qui donnait directement sur l’avenue, et il lui aurait suffi maintenant de slalomer entre les débris pour foncer dans la circulation.  Seulement le problème avait changé de nature, et ne se limitait plus à la conduite d’un autocar. Alex observa Jeff qui se figeait à la vue de l’escouade se déployant entre les voitures. Ils avançaient prudemment  et avaient déjà dégainés. Comme s’ils avaient une idée claire de ce qui les attendait. Il grogna pour repartir dans l’autre sens quand retentirent deux coups de feu suivi d’un éclatement à gauche. Le même schéma se reproduit immédiatement sur la droite. C’en était fini de la virée, ils venaient de déchirer les pneus.  Jeff enragea et leur promit un carnage.

     

    -      Je vais vous enculer jusqu’au dernier ;.. Il fit en serrant les dents.

     

    -      On va tous y passer.. Murmura Alex.

     

    A son tour il sortait d’un rêve éveillé. Une forte amertume, comme un sentiment inconnu, le prenait de l’intérieur. Mais il sut dans la seconde que son sommeil ne datait pas de la veille, qu’il remontait à des faits dont il ne connaîtrait peut-être jamais la signification exacte. Il ne pouvait être certain que d’une chose, il ne dormait plus. Il examina les armes aux pieds de Jeff, et soupesa ses chances. Il entrevoyait bien une solution. Celle de ramasser un des flingues et de lui en mettre une dans la nuque. Puis de crier aux flics que l’affaire était conclue.

     

    -      Non.. Il souffla d’un ton triste et ferme.

     

    -      Chacun son boulot..

     

    Les flics se rapprochaient, s’abritant sagement d’un véhicule à l’autre. Il leur manquait tout au plus cinq secondes avant d’atteindre le bus.

     

    -      On file.. Cria Jeff.

     

    Il ramassa les billets et s’apprêtait à descendre quand il se ravisa. Déjà il s’emparait des bouteilles d'alcool abandonnées l’après midi. Elles traînaient un peu partout comme des vestiges de fête et il en aspergea rapidement les sièges. Les flics étaient à moins de huit mètres. Il les fixa en ricanant. Prit une méchante grimace et s'empara du pistolet mitrailleur. Il envoya une seule rafale au travers de la porte. Ce qui suffit amplement. Au dehors les flics se volatilisaient

     

    -      Ils en ont pour dix minutes à se remettre… Il fit railleur. Manifestant aussi une certaine jouissance..

     

    Alex examina l’extérieur entre deux rideaux tirés et put vérifier l’exactitude de ses propos.

     

    -      Je les connais assez ces connards.. Ils ont rien dans le sac.. savent seulement attendre la fin du mois pour toucher la paye..

     

    Il lui précisa en manquant de vider un dernier fond de bouteille. Changeant soudain d’avis il le porta à sa bouche pour le siffler d’un trait. Puis il se baissa et ramassa les armes qu’il enfournait dans le sac. Alors d’un coup sans prévenir il hurla.

     

    -      DEHORS…

     

    Poussant Alex et Karine vers la porte. Alex la saisit et se précipita à l’extérieur. Les portes étaient tournées vers l’hôtel, ce qui devait permettre un repli… A condition que les flics ne canardent pas à la volée. Après tout, ils n’étaient pas censés connaître les vrais détails de l’histoire. Alex venait de comprendre le plan de Jeff. Et ce plan incluait la possibilité que tout finisse sous un tas de cendres, et pas seulement les machines. Les hommes pouvaient très bien faire partie du lot. Sans se soucier de trier dans leurs consciences. Il se retourna en pleine fuite et le vit debout sur le pas de la porte. Dégoupillant la grenade qui chauffait depuis des heures dans sa poche. Il la balança d’un grand geste et se jeta dans une course de tous les Diables.

     

    La première explosion ne fut pas la plus terrible. Elle fit voler les vitres en éclats et tressauter légèrement le gros bus. Alex avait déjà plongé à l’abri d’une fourgonnette, arrachant Karine à la pluie de verre qui s’abattait autour. Dix secondes plus tard une seconde explosion secoua le quartier autrement plus fort, faisant trembler la terre. Alex serrait Karine contre la camionnette dont la tôle bourdonnait. L’effet du souffle retombait à peine que d’autres véhicules s’enflammaient. On entendait le rugissement des flammes. Puis au milieu du chaos crépitait une rafale de pistolet mitrailleur. Destinée simplement à augmenter la panique, et Jeff s’y entendait dans ce domaine.

     

    -     Il faut se tirer… Cria Alex en emportant Karine qui ne réagissait plus. Au loin les flics refluaient dans tous les sens. C'était du chacun pour soi.

     

     

     

     

     


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